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C’est pourquoi je suis fière d’être féministe / Par Latifa El Bouhssini

Mohamed Saïd Saadi…l’homme politique devenu militant pour la cause des femmes

Je l’ai connu la première fois lorsque j’ai été recrutée en tant que chargée d’études dans son cabinet. C’était en avril 1999. Un homme qui force le respect. Travailleur infatigable et très ponctuel, il faisait la navette de Casablanca et arrivait à son bureau au maximum à 8 h 45. Rigoureux, il suivait de près tous les dossiers et avait une mémoire des détails de chacun. Grand manager, il avait le don d’intéresser tous les cadres. Il savait motiver et avait réussi à créer une dynamique extraordinaire.

Ceci tenait à la fois au respect avec lequel il traitait les cadres mais aussi à la valorisation des compétences quelles qu’elles soient. Homme de conviction, il savait allier la maîtrise technique des dossiers à la capacité de leur donner une âme.

Lorsqu’il a été nommé Secrétaire d’État à la Protection Sociale, la Famille et l’Enfance, il n’était pas encore connu du grand public. Il s’apprêtait à prendre l’avion en direction des États unis d’Amérique pour assurer des cours en tant que professeur visiteur dans l’une des universités américaines. L’appel de la nation l’a retenu. Il a répondu présent et il a bien fait. Son expérience est indélébile et retiendra certainement l’attention des historiens du temps présent. Ce n’est pas le genre de responsable politique/gouvernemental qu’on oublie. Et pour cause, il a touché au « sacré » et a défendu son projet contre vents et marées. Lorsqu’il a proposé le projet du plan d’action nationale pour l’intégration de la femme au développement (PANIFD), il ne savait pas qu’il allait attirer les foudres de tous ceux que compte le Maroc de conservateurs. Homme de réforme, il y avait sérieusement cru. N’a-t-on pas longtemps négocié pour que l’alternance ait lieu et pour que le processus de réforme commence ? Assuré du soutien du Premier Ministre de l’époque, Abderrahmane El Youssoufi, Saadi a tenu à répondre aux revendications du mouvement féministe qu’il trouvait légitimes. Mais, c’était sans compter sur l’opposition franche du ministre des Habous de l’époque, la réticence d’une partie de ses collègues ministres, y compris de gauche et la lâcheté de l’autre partie.

Lorsque la polémique a commencé par la voie des islamistes du PJD, la presse titrait en faisant allusion à Saadi « l’homme par qui le scandale est arrivé ». Ceux et celles qui connaissent Saadi ne peuvent croire qu’il s’agit d’un homme à scandale. Mais si scandale pour une cause juste il doit y avoir, il est prêt à assumer. En tout cas, c’était l’occasion pour le public de découvrir cet homme politique qui a su garder l’âme du militant et garder à la politique la mission qu’elle est censée avoir. L’économiste, membre responsable du PPS va se retrouver au cœur du débat public, le plus important que le Maroc ait connu. Il a assuré et n’a jamais failli. Devant une classe politique pour le moins hésitante, il a bataillé et a tenu bon. Les arguments, il les tirait de sa conviction profonde de la nécessaire réforme du CSP. Il n’a d’ailleurs pas hésité à user des arguments religieux qu’il est allé chercher et maîtriser.

Lâché par ses pairs en milieu de chemin, ce qui n’était pas sans laisser un peu d’amertume chez tous ceux et celles qui avaient cru en l’alternance. C’était déjà la preuve que quelque chose se tramait contre un processus qu’on croyait réellement entamé. Celui d’un Maroc de l’après « années de plomb ». On a sacrifié Saadi parce qu’on manquait de courage pour affronter la situation et pour laisser à d’autres l’occasion de récupérer le dossier et d’en faire la preuve d’une nouvelle ère qui n’en était pas une. Il n’y a qu’à voir les évolutions survenues par la suite.
Cette expérience n’a fait que renforcer les convictions de cet homme connu pour sa persévérance. Il s’est imposé par la suite comme l’homme le plus féministe parmi les ministres et les hommes politiques. Les féministes gardent pour lui une grande estime et beaucoup de tendresse. Dans le palmarès des féministes et des défenseurs de l’égalité entre les sexes, Saadi figure en bonne place.
Il a défendu jusqu’au bout le projet de la réforme de la moudawana. Convaincu de la valeur de l’égalité, il a refusé de s’accommoder à l’idée qui circulait parmi les conservateurs de tout bord à savoir qu’il n’était pas encore temps et qui cherchaient à ajourner la réforme. Il pensait que si ceux-là voulaient attendre, les femmes qui subissaient l’injustice de la moudawana ne le pouvaient pas et les féministes n’en voulaient pas.

Sérieux, pudique et franc, Saadi ne mâche pas ses mots. Lorsqu’il faut y aller, il n’hésite pas. Il constitue des équipes qu’il mène d’une main de fer. Comme un maestro, il sait donner le la, diriger et mettre en harmonie différentes équipes. Il a horreur des paresseux et ne supporte pas la médiocrité. Pédagogue, il montre le chemin et encadre. C’est un homme de la méthode.

Sur le dossier de la femme, sur lequel j’ai eu à collaborer avec lui, j’ai remarqué qu’il en a une maîtrise extraordinaire. Il est le seul, à mes yeux parmi ceux et celles qui lui ont succédé, qui avait compris le mandat d’un mécanisme institutionnel chargé de la promotion des droits des femmes. C’est d’ailleurs lui qui en avait jeté les bases. Saadi répondait parfaitement bien aux critères exigés pour assurer la mission dudit mécanisme ; à savoir une forte capacité de plaidoyer et une vision claire. Doté d’un esprit stratégique, il initie les chantiers et n’attend pas la réunion de toutes les conditions. Il sait que parfois le lancement d’une initiative constitue en soi une condition. C’est un empêcheur de tourner en rond qui ne compte que sur sa capacité à foncer.

Saadi est un homme juste qui n’épargne personne même ceux parmi les siens lorsqu’ils sont en erreur. Je me rappelle que l’un de ses camarades du parti qui était membre de son cabinet avait droit à un avertissement, parce qu’il s’était permis de prolonger ses vacances. Par ailleurs, c’est sur la base de l’équité que les indemnités forfaitaires étaient réparties, ayant pour seul critère le rendement. Pareil pour les missions à l’étranger où chacunE avait son tour. Ayant une grande idée du service public et un œil sur les deniers de l’Etat, Saadi restera marqué dans l’esprit de ceux et celles qui l’ont côtoyé de près.

Lorsque le vent a tourné et beaucoup se sont résignés, Saadi a gardé le cap. Il a tenu à conserver à la politique ses lettres de noblesse. C’est la preuve de la noblesse de son âme.

Saadi est à lui seul une leçon, un exemple et une voie à suivre.

Personnellement, j’ai vécu à ses côtés une des expériences professionnelles la plus riche et la plus intéressante de ma vie.

Mes hommages Monsieur Mohamed Said Saadi

Par Latifa El Bouhssini

 

 

 

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