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C’est pourquoi je suis fière d’être féministe / Par Latifa El Bouhssini

 Assia Elouadie…une féministe ou la justice faite femme

Au tout début, je ne connaissais Assia que de nom parmi ceux des familles des détenus politiques. Avec sa mère et sa sœur Asmae, elles ont été parmi les éléments les plus actifs…et pour cause, deux de ses frères, encore très jeunes avaient disparu et par la suite emprisonnés pour une longue durée. Le chemin de la prison n’était pas nouveau pour Assia qui est l’aînée de la famille. Elle accompagnait déjà la maman, Touria Sekkat pour rendre visite à son père qui était un habitué de ces lieux macabres.

Elle a reçu une socialisation politique précoce. Parmi ses frères et sœurs, Assia est celle qui n’a pas fait le choix d’un engagement politique ou plutôt partisan. De ce fait, elle n’a intégré aucune structure partisane même celle qu’elle connaissait le mieux à savoir celle où militaient ses parents.. De toute évidence, vu le milieu dans lequel elle a grandi, elle était résolument du côté des causes justes. Et, à juste titre, elle a compris toute jeune, que les causes nobles ne sont l’apanage d’aucune structure, ni de personne. Elles sont ce à quoi les êtres les plus sensibles portent et donnent corps. Assia en était une.

Sur le plan professionnel, Assia a choisi le domaine de la justice. Elle a été tout d’abord magistrate au parquet du tribunal de première instance de Casablanca entre 1971 et 1980, à un moment où les femmes magistrates se comptaient sur les doigts de la main. Le choix n’était pas fortuit, il répondait à un désir qu’elle a enfuie toute petite lorsqu’elle a pris conscience de l’injustice que certains subissent. N’a-t-elle pas rappelé de son vivant que toute petite, elle a été choquée de voir une fille de son âge venant à l’école pieds nus. Ayant l’esprit d’initiative depuis son enfance, elle ne pouvait pas ne pas réagir. Elle a donc été, en courant, chercher la paire toute neuve de chaussures qu’elle avait pour l’offrir à cette petite démunie. Signe de compassion, de générosité, d’amour et de tendresse. Ce sont les quelques qualités d’Assia qu’elle a tout le temps défendues et incarnées.


Assia s’est vue obligée de céder son poste de magistrate et de se convertir en avocate. C’était au moment de la détention de ses frères. Elle voulait avoir la liberté de s’engager dans un combat juste, celui de sensibiliser, de se mobiliser et de plaider pour l’amélioration des conditions d’incarcération des détenus politiques. Cependant, elle avait du mal à réussir sa carrière d’avocate. Carrière, mot ou plutôt le chemin qui ne lui ressemble absolument pas. Et, ce n’est pas par manque de compétence. Assia a toujours été brillante dans ses études. Elle excellait déjà dans la langue et la littérature arabe au point où elle a été jalousée par certaines de ses camarades de promotion dont quelques unes sont devenues connues sur la place. Mais parce qu’Assia cherchait tout le temps à user de la valeur de la justice et trouver des solutions à l’amiable. Elle n’avançait pas les compétences techniques encore moins les subterfuges. C’est ce qui explique qu’elle a décidé par la suite de plier bagage et de réintégrer la magistrature. Sauf que cette fois-ci, le choix était porté sur l’Administration pénitentiaire où elle s’occupait des centres de réforme et rééducation pour jeunes mineurs d’abord à Casablanca et ensuite sur l’ensemble du territoire national. Son intérêt pour les jeunes et son engagement total pour leur cause lui a valu une réputation de grande humaniste dénommée par ceux-là mêmes Mama Assia. Elle était constamment à l’écoute et leur a été d’un soutien sans faille. Elle leur a consacré entièrement les dix dernières années de sa vie où elle ne jurait que par les conditions de leur détention et par leur avenir. Très tendre, elle leur a parlé le langage du cœur et a su leur transmettre l’amour dont ils étaient privés.

Féministe, Assia l’a été. Elle s’est engagée dans la mobilisation pour la collecte d’un million de signatures pour la réforme du code du statut personnel lancé en mars 1992. Elle l’a fait en tant qu’électron libre. Maîtrisant l’aspect juridique, elle s’est engagée dans le débat et avait les arguments irréfutables d’une militante doublée d’une professionnelle qui savait allier cœur et raison. Elle a été parmi les initiateurs/trices et signataires d’un parmi d’autres mémorandums contenant les propositions pour réformer le Code du Statut Personnel (CSP). Le mémorandum portait le nom de sa mère Touria Sekkat qui venait de décéder à l’époque. Pour l’histoire, ce document était également signé, entre autres par Zhor Alaoui Mdaghri, Tijania Fertat, Salah Elouadie et Driss Benzekri. Il se voulait l’émanation de militantEs autonomes qui ne représentaient pas forcément des structures organisationnelles. A l’époque, le clivage était encore très prononcé et la maturité politique n’était pas encore de mise parmi les féministes. Autonome, elle l’a été même lorsqu’il s’est agi d’assister à la quatrième conférence mondiale sur les femmes qui a eu lieu à Pékin en 1995. Elle a payé son propre billet pour assister au forum de la société civile. Elle ne voulait pas rater cette rencontre où des féministes venues du monde entier et des différentes sociétés criaient leur colère contre les injustices et les discriminations que subissent les femmes. Les débats tenus dans ce forum lui ont permis de comprendre que la discrimination contre les femmes est universelle et qu’il n’est plus admis de la justifier en miroitant la religion.

Assia a rejoint par la suite le combat pour la lutte contre les violences faites aux femmes au sein d’un centre d’écoute à Casablanca. Elle mettait son savoir-faire juridique au service de cette cause. Pendant quelques années, on la voyait transporter les dossiers des victimes et se heurter aux limites juridiques dont celles de la moudawana. Elle n’a pas fait long feu au sein de cette structure, et pour cause, elle était mal à l’aise avec certains comportements. Lorsqu’elle a décidé de partir, elle a demandé une réunion où elle s’est contentée de lire un poème qui traduisait ses sentiments. Elle l’a lu les larmes aux yeux, manière de signifier son impuissance et sa désolation et sa décision de démissionner. Ses copines du centre sont restées sans voix devant cette grande dame qui avait une grande idée de l’engagement et ne pouvait admettre les coups bas.

Libre, Assia ne supporte guère l’étouffement. Elle a toujours fui les barrières et a eu du mal avec les contraintes même celles de l’institution sociale la plus ancienne : l’institution matrimoniale. Respectant la volonté familiale notamment celle du père, Assia n’a pas longtemps résisté. Éprise de liberté, elle s’accommodait mal avec les contraintes et ce n’est par faute d’avoir essayé. Lorsqu’elle décide, rien ne peut l’arrêter. Sa vie était faite d’une suite d’engagements multiples qui ne lui ont pas laissé de répit. A travers cette vie, elle transmettait un modèle pour les femmes notamment les plus jeunes. Très forte de caractère, elle ne se laisse pas faire. Mieux, elle était intraitable sur tout ce qui touche à sa liberté personnelle et à sa vie privée. Très respectueuse des règles du vivre ensemble, elle n’entendait pas se faire tirer par le bout du nez au nom de ces mêmes règles. Elle force le respect, au point où les gens les plus simples et les citoyens lambda toléraient qu’elle sort de l’ordinaire, et pour cause, elle transmettait l’amitié et la tendresse dans les gestes les plus simples. Très tolérante, elle a une capacité extraordinaire à accepter la différence, mais c’est avec la même force qu’elle rejetait l’intolérance. La grande idée qu’elle se faisait de la justice, n’avait d’égal que les crises de colère qu’elle piquait à chaque fois où elle se trouvait devant une injustice. C’est le genre de personnes capable de s’élever contre ses plus proches et de leur lancer la vérité en face si cela vient à contrecarrer son idéal de justice.

Féministe, elle l’a été également dans sa pratique de vie. Elle a toujours compris la nécessité d’avoir son propre projet de vie. Grande amoureuse, elle n’a jamais laissé empiéter le privé sur le public et a réussi à imposer ses choix. Fine, elle a de tout temps opter pour la négociation à condition que ceci ne touche pas à l’essentiel.
Ferme sans être autoritaire, rigoureuse mais pas méticuleuse, sérieuse mais sans se prendre au sérieux, Assia a été une femme qui sort de l’ordinaire. Bouillonnante, ce qu’elle ne voulait pas exprimer par le verbe, son regard le résumait. Je peux prétendre que je n’ai personnellement jamais rencontré quelqu’un dont le regard exprime les choses et les sentiments les plus nuancés comme Assia.
Aimant tout de la vie, Assia n’a jamais ajourné un moment de plaisir. Elle a beaucoup voyagé. Elle a sillonné le Maroc en compagnie de Halima Zine El Abidine, son amie de toujours et son frère Larbi qui venait pendant des années passer ses vacances avec elle. Une vraie poétesse, elle écrivait sans publier et elle apprenait par cœur des poèmes entiers. Les lectures d’Abou Taïb Al Moutannabi, Nizar Kabbani et Mahmoud Darwich étaient parmi ses préférés. La musique ne l’a jamais quittée. Pendant les dernières années de sa vie, elle écoutait Jacques Brel dont sa chanson « quand on a que l’amour » est devenue son refrain habituel. Chanson qui résumait son crédo.

Épanouie, son bonheur à trouver des solutions, à pouvoir régler un problème ou à contribuer à la libération d’un jeune n’a d’égal que son malheur et sa consternation en face des difficultés de la vie auxquelles se heurtent les jeunes marocains. Pour eux, elle s’est dédiée corps et âme. C’était devenu sa source de joie…mieux…sa raison d’être.

L’être humaniste, hautement sensible était mon amie Assia. Qu’elle repose en paix.

 Par Latifa El Bouhssini

 

 

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